Frontière
La vieille Lada d’Ivan Ivanovic qui rappelait encore l’ère soviétique avançait péniblement sur la route défoncée en direction de la frontière polonaise, laissant derrière nous la petite bourgade de Khyriv. C’est là qu’il habitait depuis sa naissance et c’est aussi à Khyriv qu’il était allé à l’école pour devenir, après ses études à Lviv, son directeur. Depuis quelques jours son école s’est transformée en centre d’accueil et pour toutes les familles qui fuyaient l’est du pays occupé par l’armée russe c’était l’ultime étape avant le passage de la frontière. Nous avons commencé à croiser les premiers groupes de réfugiés qui marchaient sur le bord de la route, chaussures couvertes de boue: images qui caractérisent chaque pays où la guerre vient de faire une brutale irruption dans la vie de millions de familles. La neige tombée fraichement cette nuit se mélangeait à la terre dégelée. Cette fin d’hiver 2022 était exceptionnellement douce dans cette région de l'Ukraine et derrière la vitre de la voiture une légère brise matinale donnait vie au drapeau jaune et bleu fatigué, perché sur un mat de plusieurs mètres comme s’il voulait nous convaincre que l’Ukraine résistait encore en ce dixième jour de guerre. Ivan Ivanovic s’est arrêté maintenant devant le barrage filtrant érigé sur cette petite route de campagne. Trois hommes armés nous ont ordonné de descendre du véhicule, simple vérification qui devait empêcher les Ukrainiens en âge de combattre de fuir le pays.
- Francuzy? L’homme le plus âgé habillé en uniforme de fortune s’est étonné en ouvrant nos passeports, regardant Pascal et moi avec suspicion.
-Tak, Francuzy! J’ai répondu en ukrainien. Mon accent français a définitivement rassuré le vieil homme qui nous a fait signe de repartir. Un kilomètre plus loin nous étions cette fois définitivement bloqués. Devant nous s’étirait une longue file de voitures, toutes à l’arrêt. Certaines parmi elles, garées sur le bas-côté, étaient abandonnées par leurs propriétaires partis à pied pour rejoindre au plus vite la frontière polonaise.
-Désolé, vous devez descendre ici, la Pologne est à 12 kilomètres, vous finirez en marchant, s’est désolé Ivan Ivanovic.
Je l’ai serré dans mes bras de toutes mes forces avant d'attraper mon sac photo resté sur le siège arrière. Ivan Ivanovic restait agrippé à mon cou et j’ai senti une larme chaude couler sur ma peau. Ce robuste et jovial bonhomme, toujours souriant, qui dirigeait depuis quelques jours une équipe d’enseignants qui participaient à leur façon à la résistance contre l’envahisseur russe en fabriquant des filets de camouflage pour les chars ukrainiens s’était effondré ce matin dans sa voiture. Ses yeux se sont embués et les mots restaient coincés dans sa gorge.
-Mon fils est parti au front cette nuit. A-t-il fini par articuler difficilement en une phrase saccadée que j’ai essayé de reconstituer comme les pièces d’un puzzle tombé au sol. On entendait seulement le bruit du moteur de sa voiture quarantenaire qui envoyait des nuages de fumée bleue dans le ciel.. J’ai inspiré une grande bouffée d’air mélangée à la réconfortante odeur du gaz d’échappement du moteur à deux temps de la Lada.
-Merci Ivan Ivanovic pour votre accueil.
-Tout ira bien. Vous allez bientôt revoir votre fils Ivan Ivanovic, cette guerre ne va pas durer éternellement. Je me rendais immédiatement compte de la banalité de mes paroles jetées comme une bouée de sauvetage dans une mer agitée. Est-ce que mes mots pouvaient réconforter cet homme qui avait déjà perdu son fils aîné il y a huit ans dans le Donbass lors de la première invasion russe? Ivan Ivanovic a cette fois-ci serré très fort ma main. Il devait retourner vite à Khyriv pour participer au Conseil municipal. Du jour au lendemain son village a dû s’adapter à une situation inédite, loin du front en devenant l’arrière cour de l’armée ukrainienne. Les élus du Conseil devaient mettre en place une organisation pour approvisionner les soldats en nourriture et en matériel, préparer l’accueil de leurs compatriotes qui quittaient massivement les territoires subissant les assauts de l’armée russe.
-L’Europe doit nous aider! Pascal, vous écrirez dans votre journal que nous avons besoin de vous, hein?
-Quand on va gagner cette guerre vous reviendrez à Khyriv, manger des pierogis et finir la bouteille de vodka entamée hier soir! Je la garde pour vous! Ivan Ivanovic retrouvait son sourire. Générosité, hospitalité, entraide était encore des mots qui avaient du sens pour lui.
-L’heure du midi approchait, nous avions avec Pascal deux heures de marche devant nous pour rejoindre la frontière aux côtés de milliers de réfugiés épuisés. L’Europe était si proche vue d’ici. Les enfants, les hommes et les femmes qui avançaient le long de la route juste avec quelques affaires personnelles dans les valises, parfois avec un animal de compagnie, ne savaient pas quand et s’ils allaient revoir leur pays. Leurs parents âgés étaient restés là-bas pour garder leurs maisons, leurs terres. Nous marchions tous en silence avant d'apercevoir au bout de la route les tentes rouges des pompiers qui attendaient les réfugiés avec des boissons chaudes et des couvertures.
-C’est aussi notre guerre m’avait lancé Pascal ému en mettant enfin les pieds sur le territoire polonais.
Le lendemain nous prenions la direction de Strasbourg en laissant derrière nous une terre ukrainienne meurtrie. Les kilomètres défilaient rapidement et nous quittions déjà la Pologne. Après une nuit passée dans la voiture sur les longues lignes droites d’autoroutes allemandes le jour se levait, j’allumais l’autoradio de ma Peugeot en captant difficilement France Inter. Dans sa Matinale Léa Salamé recevait la directrice d’ENGIE Catherine MacGregor, qui se disait bouleversée par l’invasion russe en Ukraine. Mais très rapidement dans l’interview, le principe de realpolitik reprenait le dessus sur la compassion et les chiffres s’avéraient être accablants: l’Union Européenne continue à acheter chaque jour pour 700 millions d’euros de gaz russe! Le ministre des affaires étrangères ukrainien dans un message désespéré nous rappelait hier que l’énergie consommée en Europe a l’odeur du sang de ses compatriotes.
Léa Salamé l’interrogeait maintenant sur les conséquences potentielles de l'arrêt d’importation en Europe de gaz russe.
-Si une telle décision est prise, on pourrait venir à manquer de gaz l’hiver prochain et parmi les mesures envisagées on demanderait aux Français de se chauffer moins en baissant chez eux la température d’un degré, répondait Catherine MacGregor.
Contrarié, je changeais de station. Le son apaisant de l'harmonica de Neil Young s’est posé sur moi comme une compresse chaude au milieu de cet hiver européen. La radio crachait péniblement « Heart of Gold » et la voix du vieil Américain éclairait enfin le ciel.
Avec les 1458 km de distance qui séparaient Strasbourg de Lviv, cette guerre n’avait pas le même visage et le mot « sacrifice » pas le même sens.
D.Sz.
2020, Année Covid
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